
Je me permets de publier un papier sorti dans Sud Quotidien, le 23 juillet. Pour info, le contexte c'est le Fesman, le Festival Mondial des Arts Nègres, qui devait se tenir en Décembre. Une grande rencontre autour de "l'art nègre", et la com qui va avec.... Dans Dakar de grands panneaux annoncent "Fesman , Sunuu (notre) festival". Personnellement, je me suis toujours demandé ce que donnerait le même type de message en mettant "blanc" à la place. Un "festival mondial des Arts blancs", avec pour base line "NOTRE festival"..... en direct d'Orange, de Toulon ou de Vitrolles?
Pour info le fesman vient d'être officiellement reporté aux calendes grecques...
De la pertinence d’un art « nègre » en 2009.
par Sakho Jimbira Papa Cheik,
La tenue du Festival des arts nègres (Fesman) en décembre prochain à Dakar, à la suite de celui de 1966, initié par le défunt président poète Léopold Sédar Senghor, est pour nous l’occasion d’interroger la pertinence du vocable « nègre », accolé au mot art, qu’il soit d’ailleurs employé au singulier ou au pluriel. Toutefois, précisons d’emblée que cet article n’est en aucun cas un plaidoyer contre le Fesman, car, ayant pleinement conscience des énormes difficultés que les artistes africains rencontrent pour subsister dans le marché de l’art mondial et faire connaitre leurs œuvres, nous ne pouvons qu’encourager toutes les initiatives de nature à leur offrir une visibilité. Que veut dire « art nègre » ou « arts nègres » ? L’expression fait-elle référence à un genre artistique ou un ensemble de pratiques artistiques propres aux Noirs ?
Si nous jetons un coup d’œil rétrospectif dans l’histoire culturelle et intellectuelle de l’Afrique coloniale du siècle dernier, c’est dans le mouvement de la Négritude que l’usage du vocable trouve ses racines. Senghor avait expliqué sa volonté d’organiser le premier Festival des Arts Nègres dans un souci de parvenir à une meilleure compréhension internationale et interraciale au sein du « Village global », en exposant notamment la contribution des artistes et écrivains noirs aux grands courants universels de pensée.
Réhabiliter l’Homme noir, après des siècles de mépris, de déshumanisation et d’injustice, tel fut le pari que Senghor, Césaire et d’autres comme Fanon, tentèrent de tenir, en montrant que le Noir, au même titre que le Blanc, est un humain capable de penser, de créer et de sublimer ; ce que durant des siècles l’Occident blanc n’a cessé de nier. Aussi, l’esprit du combat des pères de la Négritude a été souvent mal compris, car sortir de l’habit du « Noir », pour n’être qu’un humain, comme tout autre, voilà la dialectique à laquelle la Négritude s’attela. Ses pères se sont battus, entre autres, par le biais de l’art, pour gagner la liberté de se tenir debout et d’exister comme des êtres humains.
C’est au nom de ce droit impérieux d’exister, que Franz Fanon dénonçait dans son célèbre ouvrage « Peau noire, masque blanc », le fait que le Noir ne soit pas considéré pleinement comme un homme, mais un homme « noir », donc un sous-homme, réduit à sa couleur de peau et sa prétendue infériorité intellectuelle ontologique. D’ailleurs, sentant la dénaturation que le mot « négritude » a pu subir au fil de l’histoire, Césaire déclarait : « J’avoue ne pas aimer tous les jours le mot négritude même si c’est moi, avec la complicité de quelques autres, qui ai contribué à l’inventer et à le lancer ». Ainsi, celui qui, jusqu’à l’aube de sa mort fut peut être le plus grand auteur d’expression en langue française vivant, avait compris que les effets pervers de la lutte de libération de l’homme noir était peut être d’enfermer ce dernier dans sa seule condition de « Noir », situation synonyme de prison.
Pour en revenir donc à « l’art nègre » - au sens plénier du mot « nègre » avec sa référence à la couleur noire - l’on peut se demander s’il ne s’agirait pas d’une sorte de camisole de force pour l’artiste dont la couleur de peau est noire, un gilet de fer qui l’enfermerait dans la prison de sa peau, car il est autant absurde de parler d’art noir, que d’art blanc. Bien entendu, certains argueront qu’il n’en n’est rien, et que l’opéra est un art « blanc ».
Naturellement, nous rétorquerons qu’il le fut peut être pendant longtemps, mais de célèbres chanteurs et cantatrices comme Leontyne Price sont venus démentir cela dès la fin des années 30. De la même manière, la Soul n’est plus une musique uniquement « noire », et il suffit d’écouter Amy Whinehouse pour s’en convaincre.
La seconde limite à l’usage du terme « nègre » appliqué à l’art, est que l’expression ne renvoie à aucune référence objective qui regrouperait des pratiques artistiques propres aux Noirs. Car, en quoi monsieur Mbaye, de son village de Palène au Sénégal, serait plus sensible à un chant zoulou, plutôt qu’à une incantation maya du Mexique, ou une psalmodie arabe ?
Objectivement, ces trois sortes de musiques lui sont toutes étrangères, et ce n’est pas parce qu’il est noir qu’il sera plus sensible au chant zoulou. C’est là que la notion de culture peut nous aider à y voir plus clair, car si monsieur Mbaye est, comme 95% des Sénégalais, de confession musulmane, on peut comprendre qu’il soit plus sensible à une psalmodie arabe, comme il serait plus sensible à un gospel, si par le plus grand des hasards, il était né noir à Harlem, de dénomination baptiste. Donc, nos diverses sensibilités tiennent plus des cultures qui font notre identité, plutôt qu’à notre couleur de peau. Constat d’autant plus vrai à l’ère de cette mondialisation, qui permet à M Mbaye de visiter virtuellement, de sa Palène natale, le musée de New York et d’admirer des œuvres de Picasso ou de Rembrandt.
Si notre démarche est mal comprise, elle pourrait laisser croire à un reniement de notre couleur de peau ; ce qui serait bien entendu une erreur de jugement. En réalité, il est du devoir de tout être humain, peut importe d’ailleurs sa couleur de peau, de combattre toute injustice commise sur un semblable, qu’il soit noir ou blanc. Bien entendu, si l’on est peintre sénégalais, vivant au Sénégal, on doit défendre en priorité les injustices les plus proches, celles qui se passent dans la société sénégalaise ; mais pas uniquement celles-là, car il est tout aussi de son devoir de dénoncer par exemple l’antisémitisme ou l’islamophobie, quand il est témoin de ces injustices là.
Certains établissent également très facilement des liens entre « arts nègres » et « arts primitifs », beaucoup allant même jusqu’à les confondre. Cela témoigne une nouvelle fois de cette posture idéologique raciste, qui considère l’art produit par les Noirs comme un art inabouti, comme l’est l’art primitif qui serait celui de l’enfance de l’humanité. Aussi, la peinture, la musique et autres littératures « blanches », témoigneraient d’une maturité de l’homme « blanc » et de sa « mission civilisatrice » qui, comme l’histoire l’a montré, s’est plutôt hautement singularisée par son caractère destructeur.
Finalement, il est possible de concéder à Senghor et Césaire l’emploi du vocable « arts nègres », car leur combat était celle de la reconnaissance de leur humanité par leur capacité à produire des œuvres de qualité comme leurs homologues blancs. Pour ce faire, il a fallu qu’ils positivent d’abord le regard déprécié jusque là posé sur le Noir, pour ensuite, dans un second mouvement, passer du niveau de la couleur à celui de l’humain universel.
Or, si ce combat a été mené avec abnégation et brio, pour que nous puissions aujourd’hui nous tenir debout comme des êtres humains à part entière, il est peut être temps de sortir de cette condition noire qui, rappelons-le, est une construction socio-historique du Blanc- avec tout ce que cela implique comme charge idéologique - pour mieux nous dominer. Par conséquent, nos écrivains, nos poètes, nos peintres et nos musiciens, gagneraient à faire sauter ce gilet de fer, sans pour autant renier ni leur histoire, ni leurs cultures, ni leurs racines, pour qu’enfin leurs œuvres soient jugées à leurs justes valeurs.
Nous ne pouvons naturellement pas conclure cet article sans évoquer l’actuel débat sur l’opportunité de la tenue du Fesman. En ce qui nous concerne nous n’avons pas de position spécifique sur la question, par contre nous ferons remarquer que si une telle question est posée aujourd’hui, cela tiendrait peut être de l’opacité que nous avons essayé de montrer autour du sens à donner à l’art nègre. Naturellement si le Fesman a effectivement lieu, il serait peut être judicieux pour les artistes présents de retravailler la pertinence de cet art nègre, et éventuellement procéder à son aggiornamento.
Sakho Jimbira Papa Cheik